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AVERTISSEMENT

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Aussi malgre le soin que j'apporte pour mettre le nom de l'auteur et la reference des illustrations sur tous ces textes , il se pourrait que ce soit insuffisant
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Le Golem






Le golem alef



Le discours qui suit a été prononcé le 17 juin 1965 à Rehovot à l’occasion de l’inauguration d’un puissant ordinateur construit par l’Institut Weizmann. Je pense qu’il n’est aucunement nécessaire d’aller plus avant dans la description du contexte sinon en invitant le lecteur à s’intéresser de plus près à la vie et à l’œuvre de Gershom Scholem, l’auteur de cette allocution :


sholemIl fut un temps où il y avait un grand rabbin à Prague. Son nom était rabbi Judah Loew ben Bezalel, connu dans la tradition juive sous le nom de Maharal de Prague. Érudit célèbre et mystique, la tradition populaire juive lui attribue la création d’un Golem, cette production du pouvoir magique de l’homme qui reçoit une forme humaine. Le robot de rabbi Loew était fait d’argile et avait reçu une sorte de vie qui lui avait été infusée grâce à la concentration d’esprit du rabbin. Ce prestigieux pouvoir de l’homme ne peut être cependant qu’un reflet du pouvoir créateur de Dieu; aussi, après avoir procédé à toutes les opérations nécessaires pour ériger son Golem, le rabbin mit pour terminer dans la bouche de celui-ci une feuille de papier portant le Nom mystérieux et ineffable de Dieu. Tant que ce sceau restait dans sa bouche, le Golem demeurait en vie, si l’on peut appeler vie une existence comme la sienne. Le Golem pouvait travailler, remplir les obligations de son maître et accomplir toutes sortes de corvées à sa place; il pouvait l’aider et aider les Juifs de Prague de multiples façons. Mais cette pauvre créature n’était pas capable de parler. Elle pouvait obéir aux ordres qui lui étaient impartis et les exécuter mais pas davantage.
Tout alla bien pendant un certain temps. Le Golem avait droit au repos le jour du sabbat, puisque ce jour-là les créatures de Dieu ne doivent accomplir aucun travail. Chaque sabbat, le rabbin ôtait de sa bouche le papier portant le Nom de Dieu et le Golem restait inanimé toute la journée. Il redevenait un conglomérat informe de cellules d’argile (en ce temps-là on ne parlait pas encore des petites « cellules de matière grise »). Mais un vendredi après-midi, le rabbi Loew oublia d’ôter le Nom de la bouche du Golem et il se rendit à la grande synagogue de Prague pour accomplir la prière au sein de sa communauté et pour accueillir le sabbat. Le jour tirait déjà à sa fin et le peuple se préparait à entrer dans le jour saint quand le Golem commença à manifester de la nervosité. Il se dressa de toute sa hauteur et comme un fou commença à tout déchirer dans le ghetto, menaçant de tout détruire. Les gens ne savaient comment enrayer sa furie. Un courant de panique courut jusqu’à l’Altneuschul où le rabbi Loew était en prière. Le rabbi sortit précipitamment dans la rue et rencontra sa propre créature qui semblait hors de ses gonds et devenue elle-même une puissance de destruction. Dans un grand effort, il étendit son bras et arracha le saint Nom de la bouche du Golem ; le Golem tomba sur le sol et redevint une masse d’argile sans vie.
Une autre version rattache cette légende à un grand rabbin polonais du XVI° siècle. Ici le rabbin parvient à arrêter le Golem, mais la masse d’argile tombe sur lui et le tue. Mais, dans la tradition juive, la version la plus célèbre du Golem, créature humaine arrêtée à un niveau infra-humain, est celle qui se rattache au nom du rabbi Loew. Il convient de signaler que le rabbi Loew ne fut pas que l’ancêtre spirituel, mais l’ancêtre direct, du grand mathématicien Theodor von Karman. Celui-ci, je le rappelle, était extrêmement fier d’avoir le rabbi Loew dans son ascendance; il voyait en lui le premier génie de mathématiques appliquées qu’il ait eu dans sa famille. Il faut rappeler aussi que le rabbi Loew fut l’ancêtre spirituel de deux autres Juifs, Johann von Neumann et Norbert Wiener, qui contribuèrent plus que quiconque à l’entreprise de magie d’où est sorti le Golem moderne. En ce jour, nous avons le privilège de célébrer la naissance de la dernière incarnation de cette entreprise de magie, le Golem de Rehovot. Oui, en vérité, le Golem de Rehovot pourrait bien être la réplique du Golem de Prague.
L’idée du Golem était profondément enracinée dans la pensée des mystiques du Moyen Age, ceux que nous appelons les kabbalistes. Je voudrais vous donner au moins un aperçu de ce qui se cache derrière cette idée. Elle peut paraître très éloignée de ce que les ingénieurs de l’électronique moderne et des mathématiques appliquées ont dans l’esprit quand ils confectionnent leurs espèces de Golem; en dépit de tout l’appareil théologique dont elle est revêtue, il y a un lien en droite ligne entre ces deux réalisations.
Le Golem, cet être créé par l’intelligence et la concentration d’esprit de l’homme, cet être contrôlé par son créateur et qui accomplit les tâches que celui-ci lui impose mais qui, en même temps, peut avoir une dangereuse propension à vouloir échapper à ce contrôle et à devenir une puissance destructrice, n’est pas autre chose qu’une réplique d’Adam, le premier homme. Dieu a créé l’homme d’un bloc d’argile et il a insufflé en lui une étincelle de sa vie divine, de sa puissance et de son intelligence (telle est, en dernière analyse, l’« image de Dieu » selon laquelle l’homme a été créé). Sans cette intelligence et sans la puissance créatrice spontanée de l’esprit humain qui en résulte, Adam ne serait pas autre chose qu’un Golem. Il existe d’ailleurs de vieilles histoires rabbiniques qui commentent le récit biblique et appellent Adam un Golem. Alors qu’il n’était que la combinaison et le point d’aboutissement suprême des forces naturelles et matérielles, avant que l’étincelle divine qui doit tout animer ait été insufflée en lui, Adam était un Golem. Ce n’est que lorsqu’une pichenette du pouvoir créateur de Dieu l’atteignit qu’il devint l’homme créé à l’image de Dieu. Faut-il s’étonner alors que l’homme, à sa modeste mesure, essaye de faire ce que Dieu lui-même a fait au commencement ?
Il y a cependant une embûche : l’homme est capable de faire se rassembler les forces de la nature, qu’il désigne comme les forces fondamentales de la création matérielle ; il est capable de les faire s’unir à l’image d’un modèle humain. Mais il est une chose qu’il ne peut pas donner à sa création : la parole, qui dans la mentalité biblique s’identifie à la raison et à l’intuition. Le Talmud raconte cette petite histoire : « Rabha avait créé un homme et il avait envoyé celui-ci à rabbi Zera. Le rabbi parla à cet homme, mais celui-ci ne répondit pas. Alors le rabbi lui dit : tu dois être une création d’un de mes collègues de l’Académie, retourne à ta poussière. » En araméen, qui est la langue du Talmud, les collègues d’Académie sont appelés par le même mot que celui qui signifie magicien : d’où une belle équivoque. L’intelligence humaine demeure toujours très éloignée de l’intelligence divine qui embrasse tout ; de même l’intelligence du Golem est très en dessous de l’intelligence humaine; il lui manque cette spontanéité qui, seule, fait que l’homme est ce qu’il est. Cependant, même à son niveau infra-humain, le Golem est une figuration du pouvoir créateur de l’homme. L’univers, nous disent les kabbalistes, est construit fondamentalement sur la base des nombres et des lettres. Les lettres du langage divin se reflètent dans le langage humain et ne sont pas autre chose que des concentrations de son énergie créatrice. En assemblant ces éléments selon toutes leurs combinaisons et permutations possibles, le kabbaliste qui contemple les mystères de la création peut faire irradier quelque chose de cette puissance élémentaire dans le Golem. La création du Golem est ainsi, de quelque façon, une affirmation du pouvoir producteur et créateur de l’homme. : Elle répète, bien qu’à échelle réduite, l’œuvre de la création.
Il y a aussi un côté plus sombre. Un des plus anciens textes que nous possédions sur le Golem nous présente le prophète Jérémie méditant sur le Sefer Yetsirah (Livre de la création). Jérémie entendit alors une voix qui venait du-ciel et qui lui disait : « Choisis-toi un associé. » Obéissant, il appela son fils Sira et ils étudièrent ensemble le Sefer Yetsirahpendant trois ans. Après cela, ils se mirent à combiner les lettres de l’alphabet suivant les principes kabbalistiques de combinaison, de groupement et de formation des mots et ils créèrent ainsi un homme qui portait sur son visage les lettres YHWH Elohim Emet, ce qui signifie : « Le Seigneur Dieu est Vérité. » Mais cet homme nouvellement créé avait un couteau dans la main avec lequel il effaça la lettre alef du mot emet (vérité) ; il ne resta plus que le mot met (mort). Alors Jérémie déchira ses vêtements (parce que l’inscription était maintenant « Dieu est mort », ce qui est un blasphème), et il dit : « Pourquoi as-tu effacé l’alef du mot emet ? » Il répondit : « Je vais te raconter une parabole. Un architecte avait construit de nombreuses maisons, des villes et des jardins; personne ne parvenait à imiter son art ni à l’égaler en maîtrise et en habileté jusqu’au jour où deux hommes obtinrent de lui qu’il leur enseignât le secret de son art. Après qu’ils eurent appris comment faire toutes choses comme il fallait, ils ne tardèrent pas à s’emporter contre lui en paroles. Finalement, ils rompirent avec lui et se mirent architectes à leur propre compte. Mais lorsque l’architecte faisait payer une guinée [soit 21 shillings], ils ne demandèrent que dix shillings. Quand les gens s’aperçurent de cette différence, l’artiste perdit son crédit à leurs yeux et ils confièrent leurs commandes à ses disciples qui l’avaient trahi. De même, Dieu vous a créés à son image et vous a formés dans son moule. Mais maintenant que vous avez créé un homme comme lui, les gens vont dire : il n’y a pas de Dieu dans le monde en dehors de ces deux-là. » Alors Jérémie lui dit : « Comment en sortir ? » II répondit : « Écris l’alphabet en sens inverse avec une concentration intense vers la terre. Mais ne médite pas avec l’idée de construire, comme tu faisais auparavant. Prends la voie inverse. » Ainsi firent-ils, et l’homme devint poussière et cendre devant leurs yeux.
Il est significatif que le fameux cri de Nietzsche : « Dieu est mort » se rencontre pour la première fois dans un texte de la Kabbale qui met en garde contre la fabrication d’un Golem et qui lie la mort de Dieu au projet de construction du Golem.
L’idée du Golem s’est développée suivant deux lignes tout à fait distinctes. La première est celle de l’expérience extatique : la figure d’argile dans laquelle l’esprit humain infuse ses radiations, qui sont les combinaisons de l’alphabet, n’est ici en vie que dans l’instant passager de l’extase, mais pas au-delà. La seconde ligne est celle de la légende : c’est celle de la tradition populaire juive. Ayant ouï dire des spéculations de la Kabbale sur le monde spirituel, elle les a traduites en récits et en traditions tout à fait terrestres semblables à ceux que j’ai cités au début. Le Golem, au lieu de représenter l’expérience spirituelle de l’homme, devient ici l’instrument technique de l’homme dans ses besoins, et il est maintenu sous le contrôle de celui-ci dans un équilibre difficile et précaire. Nous sommes conduits maintenant à nous poser quelques questions. Nous pouvons comparer le Golem de Prague avec celui de Rehovot et l’œuvre du rabbi Judah Loew avec l’œuvre du professeur — devrais-je dire du rabbin ? — Haïm Pekeris.
  1. Les deux Golem ont-ils une conception de base commune ? Je répondrai par l’affirmative. L’ancien Golem était basé sur la combinaison mystique des vingt-deux lettres de l’alphabet hébraïque qui sont les éléments et les pierres de construction du monde. Le nouveau Golem est basé sur un système plus simple et en même temps plus complexe. Au lieu de vingt-deux éléments, il n’est plus question ici que de deux, les nombres 0 et 1, qui constituent le système binaire de représentation. Tout peut être ramené à ces deux signes de base ou traduit grâce à eux. Ce qui ne peut pas être exprimé par ce moyen ne peut constituer une information qui puisse être transmise au Golem. Il me semble que les vieux kabbalistes éprouveraient aujourd’hui une certaine satisfaction s’ils pouvaient avoir connaissance de cette simplification de leur invention. Il y a eu ici progrès.
  2. Quelle est la source de l’activité du Golem ? Dans les deux cas, cette source est une énergie. Pour l’ancien Golem, c’était l’énergie du discours ; pour le nouveau, c’est l’énergie électronique. Dans le cas de la Kabbale, c’était le Shem ha Meforash, c’est-à-dire le nom de Dieu pleinement interprété, exprimé et différencié. A présent, c’est également une différenciation selon un système donné et interprété de signes et de chiffres qui permet l’action du Golem.
  3. Qu’en est-il de la forme humaine ? Ici, je dois reconnaître qu’il y a une certaine différence. Sans doute le Golem de Prague ne fut jamais un être humain très attrayant, mais il semble qu’il ait bénéficié d’une certaine ressemblance avec la forme humaine. On ne peut en dire autant, j’ai le regret de le constater, de l’actuel Golem de Rehovot. Il faudra encore un certain temps pour parvenir à donner à celui-ci une figure plus avenante. Mais, on peut penser que ces questions d’apparence ne sont qu’illusion d’optique et tromperie et que ce qui compte, après tout, c’est l’esprit qui est à l’œuvre dans le Golem. Sous cet aspect, le Golem de Rehovot l’emporte peut-être sur celui de Prague. On n’a pas cherché à le parer d’une beauté extérieure. Mais la beauté spirituelle qui se cache secrètement en son cœur, il viendra un jour, je l’espère, où nous la découvrirons.
  4. Le nouveau Golem peut-il croître en taille et en efficacité ? Il le peut certainement. Mais en ce qui concerne la croissance de son efficacité, on envisage plutôt de réduire les dimensions du Golem de Rehovot et de lui donner un aspect plus attrayant et plus agréable. Je ne crois pas que le Golem de Prague était capable de se corriger de ses erreurs. Le nouveau Golem semble capable de quelque façon d’apprendre et de se perfectionner. Voilà qui révèle la supériorité des kabbalistes modernes sur les anciens et je dois les féliciter de ce résultat. Il y a même davantage. Nous savons que l’ancien Golem servait son maître en apportant l’eau à la maison. Le nouveau est également au service de son rabbin, Haïm Pekeris; il calcule le mouvement des marées de l’océan. Voilà un type d’activité qui est le signe d’un certain progrès, au moins en ce qui concerne l’eau.
  5. Qu’en est-il de leur mémoire et de leur faculté de parler ? Pour la mémoire, nous ignorons ce dont l’ancien Golem était capable. Le nouveau constitue sans aucun doute, sous ce chef, un grand progrès, bien qu’il ait, j’ai le regret de le dire, des trous occasionnels de mémoire et d’autres faiblesses momentanées qui causent quelques ennuis à ses créateurs. Ainsi le progrès constitué par le nouveau Golem s’accompagne d’une certaine régression. Adam, selon les rabbins, n’est jamais tombé malade ; ni non plus l’ancien Golem de la Kabbale. Le nouveau, hélas, manifeste une regrettable propension dans cette direction. Et en ce qui concerne la parole et ce dont elle est le signe, je veux dire la spontanéité de l’intelligence, l’ancien Golem comme le nouveau s’avèrent l’un et l’autre tristement déficients. Tout le monde discute aujourd’hui pour savoir de quoi seront capables les Golem à l’avenir. Il me semble que pour l’instant, et pour un bon moment encore, il faudra nous contenter d’un Golem qui fera seulement ce qu’on lui dira. Il faudra encore longtemps, très longtemps, avant que voie le jour ce Golem utopique évoqué dans un dessin célèbre du New Yorker. On voyait deux savants, très embarrassés, occupés à déchiffrer un enregistrement qui leur livrait la dernière information fournie par ce Golem eschatologique, avec ce sous-titre : « Ce maudit appareil déclare : Cogito ergo sum. »
  6. Ceci m’amène à ma dernière considération : le Golem est-il capable d’amour ? On peut lire dans un ancien ouvrage plusieurs sentences sur le Golem attribuées au rabbi de Prague. Voici ce que dit l’une d’entre elles : « Le Golem n’était jamais malade, car il était immunisé contre toute tendance vers le mal, d’où procède toute maladie. Il avait fallu créer le Golem sans impulsions sexuelles, car s’il avait possédé un instinct sexuel, aucune femme n’aurait été en sécurité en face de lui. » Mais je vous laisserai répondre à cette question, car je ne sais vraiment pas du tout ce qu’il faut en penser.
J’ai regretté toute ma vie que l’Institut Weizmann ne consacre pas des fonds à un Institut de Démonologie expérimentale et de Magie. Depuis longtemps, je propose que soit créé un tel institut. Mais on préfère ce qu’on appelle les mathématiques appliquées avec leurs conséquences sinistres, à l’approche directe des réalités par la magie qui est la mienne. Quand on a donné la préférence aux projets de Haïm Pekeris plutôt qu’aux miens, l’on ne prévoyait guère où l’on s’engageait. Je dois en prendre mon parti et je dis au Golem et à son créateur : « Croissez en paix et ne détruisez pas le monde. Shalom. »
Gershom Scholem, « Le Golem de Prague et le Golem de Rehovot »
 in Le messianisme juif. Essais sur la spiritualité du judaïsme

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